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« Les Damnés » *

D’après le scénario de Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Medioli.

vue d ensemble de la sceneUne vue de la Cour du Palais des Papes à Avignon

Dès les premiers instants, on a la sensation que le spectacle sera exceptionnel ! Sur un plateau immense, envahissant l’espace, les comédiens se déploient devant nous et, comme un leitmotiv, ils reviendront régulièrement devant les spectateurs, les prenant à témoin de leur turpitude.

En fond de scène, sur grand écran, une vidéo et des images, enregistrées en direct par une caméra ou pré enregistrées, amplifieront les mouvements de foule, captureront avec intensité le jeu des acteurs ou feront des gros plans significatifs. A gauche du plateau, des tables de maquillages, des miroirs et des sièges sont installés dans un espace où les comédiens se prépareront pour entrer en scène. De l’autre côté du plateau, sur la droite, 6 cercueils alignés recevront tour à tour, tel un cérémoniel, les corps des protagonistes encore vivants, suffocants en signe d’une fin fatale inéluctable...

D’emblée l’atmosphère est pesante et nous glace. Les sirènes retentissent dans un son lugubre, sous-tendu par la musique d’un saxophone, et la voix du Fürer nous révulse. C’est l’annonce de l’incendie du Reichstag le 12 févier 1933. C’est la fin de la démocratie allemande et le début de la montée en puissance du nazisme. Tandis que, dans un appartement décoré a minima, on s’apprête à fêter l’anniversaire du patriarche Joachim von Essenbeck, patron des aciéries du même nom, issu d’une riche famille industrielle allemande dont on perçoit déjà quelques tensions. Divisée par les intrigues, les manipulations, les amours homosexuelles, les trahisons, les enjeux politiques, cette famille (inspirée par la famille Krupp) consentira pour la plupart de ses membres, à basculer dans la barbarie nazie, cette machine infernale de destruction de l’humain qui aboutira, comme on le sait, dans l’abomination suprême. « Devant les tourments des évènements récents, il faut protéger les aciéries des pressions politiques. Je n’ai jamais fait acte de soumission » dit, en substance le patriarche. Et, pourtant il compte sur ceux, bien vus du régime, qui accepteront par intérêt, les compromissions…

De Didier Sandre (le patriarche le Baron Joachim von Essenbeck) efficacement digne et naturellement racé, au grand Guillaume Gallienne (dont on ne se lasse pas !) à la fois machiavélique, autoritaire, diplomate et impérieux dans le rôle de Friedrich Bruckmann, en passant par l’inoubliable Denis Podalydès en Baron Konstantin von Essenbeck, on assiste à des séquences époustouflantes !

denis podalydes et son fils

Dans une scène particulièrement surréaliste, digne d’un morceau d’anthologie, Denis Podalydès nous offre avec son fils (Clément Hervieu-Léger) alias Gunter von Essenberg, un moment sidérant, voir jubilatoire si ce n’était le contexte dramatique de ce déchaînement de violence.Il nous étonne par sa jouissance morbide, empreinte du désir de se surpasser dans cette ambiance orgiaque. C’est grandiose !!! Sans oublier la sublime Elsa Lepoivre qui dévoile une mère (Sophievon Essenbeck),toute en nuance, malgré ses excès... elsa lepoivre la mariee eta

Elsa Lepoivre et Christophe Montenez, le magnifique héritier « douteux » alias Martin von Essenberg

Nous est offert ici un spectacle très osé et très fort, dans une débauche de corps qui rampent et se vautrent dans l’eau, l’alcool et le sang. Des situations évocatrices des plus belles tragédies antiques et parmi toutes ces horreurs, un moment d’une étrange beauté, un moment de poésie interprété, avec une grande sensibilité, par le comédien Clément Hervieu-Léger: « Au jardin printanier, on ressent du bonheur à faire éclore une charmante fleur mais on est plus heureux et des dieux bénis, lorsqu’on prend soin de ses amis. Car, la simple vue de leurs traits a pour l’âme et l’esprit des attraits. Amour, fidélité durable, c’est la marque de l’ami véritable ».

Beau travail, splendide travail de tous les comédiens sans exception, talentueux et engagés. Sous la houlette du Maître Ivo van Hove: Jan Versweyveld assure la scénographie et    les lumières; An D’Huys, les costumes; Tal Yarden, la vidéo; Eric Sleichim assure la conception sonore et la musique de Stravinski et Schoenberg (« dégénérée » selon les nazis) et celle de Beethoven et Wagner (glorifiée par les mêmes); et Bart Van den Eynde, la dramaturgie.

Il y a bien longtemps que nous n’avions eu le privilège d’assister à un spectacle aussi grandiose dans ce Temple théâtral qu’est la Cour d’Honneur du Palais des Papes ! Lieu emblématique voire mythique, s’il en est, et tous les superlatifs ne suffiront pas  à exprimer ce que, les uns et les autres, avons pu ressentir devant cette représentation éblouissante des Damnés, dans une mise en scène d’une réelle modernité, réalisée par l’un des plus doués de sa génération, le flamand Ivo van Hove. Totalement contemporain, ce spectacle à la fois théâtral, cinématographique voire épique, n’en a pas fini de faire parler de lui, tout comme le film réalisé par Luchino Visconti, inspiré lui-même par le roman « Les Buddenbrook » de Thomas Mann.

Merci à Olivier Py, directeur du Festival d’Avignon et à Eric Ruf, administrateur du Français pour cette initiative, violente certes mais indispensable pour la mémoire collective. Car, n’oublions pas qu’Adolf Hitler fut financé par les industriels et les capitalistes de tous bords qui envisageaient d’en faire leur marionnette dans le but de faire échec au communisme qui menaçait l’Europe et leurs intérêts. Et, quelle ironie du sort ! Ce petit caporal, cet homme du peuple jugé sans distinction par la haute bourgeoisie allemande, leur imposa sa loi d’airain. Ils finiront tous par s’aliéner dans la Choseimmonde - le mal absolu -, qu’ils ont fabriqué et elle les engloutira dans la noirceur   de leur propre chaos. Sans aucun doute, cette pièce magistrale est d’une brûlante actualité, celle d’une Europe actuelle qui doit faire face aux antagonismes les plus effrayants.

D’inspiration shakespearienne, chère au metteur en scène, voilà du Grand Théâtre, au service de l’humanité. Une « sacrée » pièce interprétée par la séduisante troupe de la Comédie Française, qui a fait son retour à Avignon, dans la Cour d’Honneur, après de quelques longues années d’absence. Il était temps !

« Faire face à la Cour d’Honneur est un défi extrême, absolu » a affirme Ivo Van Hove. Défi amplement relevé !

Les Damnés »… ont fait leur rentrée à Paris, dans la magnifique salle Richelieu de la Comédie Française *. Le spectacle a été à la hauteur de nos espérances.

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Création au Festival d’Avignon, dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes / festival-avignon.com

                                             du 6 au 16 juillet 2016           

* La Comédie Française, place Colette 75001 Paris              

                Réservations : 01 44 58 15 15 / www.comedie-francaise.fr

                             Du 24 septembre 2016 au 13 janvier 2017                                                                                            

                                       Article publié en juillet 2016 et réadapté en octobre 2016

                                                                                                     Lydie-Léa Chaize

Tous les articles sur le théâtre sont publiés également sur le site de l’A.P.E (apepressetrangere.org) sous le nom « Le Billet de Léa »