Sous le pont d’Avignon

palais-des-papes-elena-iakoDurant tout l’été, Avignon occupe la première place dans tous les journaux. C’est que s’y déroule, depuis plus de soixante ans déjà, le fameux festival de théâtre.

De saison en saison son importance ne cesse de croître.

Pendant trois ou quatre semaines 1200 spectacles sont présentés tous les jours dans la petite ville qui compte 15000 habitants dans sa partie historique (90000 avec les nouveaux quartiers). Et pourtant on trouve les lieux pour accueillir chaque jour le public de ces 1200 spectacles ! Comme quoi…quand on veut, on peut !

La ville change complètement d’aspect, les spectacles s’y déroulent presque 24 heures sur 24, sans interruption, dans tout ce que la ville compte de lycées, collèges, églises, et moindre petite cour. Et Avignon, comme bon nombre de villes du sud, compte beaucoup de petites cours et jardins de charme.

Mais Avignon est digne d’intérêt même hors période festivalière.

La ville est méconnaissable. Non que les monuments historiques, datant du Moyen-Âge, aient disparu. Ils sont toujours là, dans leur suprématie architecturale. Mais pendant la fièvre festivalière on n’a guère le loisir de les admirer… Comment s’intéresser à l’éternité, quand le temps manque déjà pour voir 4 spectacles par jour!

Oui, Avignon vaut le déplacement en toute période de l’année. Ne fut-elle pas au XIV siècle la résidence des Papes, en place et lieu du Vatican?

Le Palais des Papes, la plus grande église gothique d’Europe, a abrité non pas un mais sept papes, et deux papes « schismatiques », non officiels, l’église catholique étant en proie alors à des divisions. La faute à l’Italie qui était alors en guerre, une guerre qui s’éternisait, et rendait le séjour romain dangereux pour la résidence pontificale.

Avignon va être choisie, sans doute en raison de sa position géographique, véritable carrefour et peu éloignée de Rome ; il n’y avait pas grand choix non plus.

Les papes Benoit XII et Clément VI érigèrent ce vaste palais. Ce dernier, allant plus loin, négocia la ville auprès de la duchesse de Provence à qui il l’acheta. Quand les conflits s’apaisèrent en Italie et qu’il fut temps d’envisager le retour du Saint-Siège à Rome, un schisme se produisit au sein de l’église catholique qui se trouva un temps avec deux papes, un en Avignon, l’autre au Vatican. Encore aujourd’hui pour les Italiens, le pape d’Avignon est « l’antipapa ».

A première vue, il peut sembler que l’église, exilée en Avignon, n’était pas pauvre et même frimait. Il est resté de nombreux témoignages des festins, où la vaisselle pesait jusqu’à 200 kilo d’or. Les serviteurs comptaient les assiettes avant et après les festivités. Ces festins duraient 6 heures et se composaient de six entrées, douze plats de poissons et seize plats de viandes. Auxquels s’ajoutaient fromages et desserts. Mais tout ce qui restait (cad beaucoup) était distribué aux pauvres. Chaque jour le pape leur donnait une pièce de monnaie et un bol de soupe et du pain. L’église partageait avec le peuple.

Avignon a son symbole, le fameux pont de la chanson « sur le pont d’ Avignon, on y danse on y danse ».

En fait on ne dansait pas SUR mais SOUS le pont St-Bénézet. Les touristes qui se photographient sous les 3 grandes arches restantes ne peuvent imaginer qu’il y en avait à l’origine 22 ! Il est difficile d’imaginer le pont dans son entier, quand il mesurait près d’un kilomètre de long et enjambait la plus grande île fluviale de France, 700 hectares. Il fut érigé au XII siècle et sa destruction est le fruit du temps, des inondations et de l’absence d’entretien ou de réparations. Sur cette île, troquets, guinguettes étaient proposés et les promeneurs tout à fait estimables y dansaient tout leur saoul.

Construit sous le pape Jean XXII, ce château était la résidence d’été des souverains pontifes. Mais peu se souviennent de ce fait. Le village, comme bon nombre de lieux en France, a acquis sa renommée mondiale grâce au vin qu’il produit : le Château-Neuf du Pape Grand Cru.

Le village ne compte pas plus de 2000 âmes, dont 80% sont occupés à la culture de la vigne et production de vin. Le maire en tête, au nom prédestiné, Monsieur Boisson.
13 sortes de raisins différents sont autorisées pour produire le Château Neuf du pape, ce qui lui donne cette qualité exceptionnelle. 60% est du grenache rouge. Pour le reste, chaque producteur a carte blanche, selon sa fantaisie. L’Union européenne n’a pas imposé ses règles rigides…pour le moment

Cette région est le domaine du mistral, ce vent que personne n’aime. Mais la vigne, elle, s’en accommode très bien. Ce vent assèche le sol et empêche la propagation des champignons parasites.

A chaque séjour dans la campagne française, la surprise est grande : plus la vie moderne, le progrès s’installe, plus les traditions sont remises à l’ordre du jour.

Pour les vins de qualité AOC, la vendange doit se faire à la main. Au premier coup d’œil sur les rangées de ceps de vigne, alignés scrupuleusement, il est évident que la mauvaise herbe ne fait pas l’objet d’un arrachage systématique. C’est que le chiendent n’est plus considéré comme un parasite, mais comme participant de la bio-diversité. S’il est là, c’est qu’il doit y être. Quant à la vendange verte, elle doit se pratiquer au printemps. La moitié des grappes sont arrachées, sans état d’âme, afin de donner force et douceur à la récolte.

Les Château-Neuf du pape sont à 95% des rouges. Parfaits pour accompagner du gibier ou de la viande rouge. Le blanc ne représente que 5% et n’en est que plus précieux.

Pour les habitants de la région ce blanc est parfait pour accompagner la viande de veau ou la volaille.

A noter cependant que désormais en France la distinction « le blanc pour le poisson, le rouge pour la viande » a tendance à disparaître. Les vins se complexifient, s’enrichissent et finalement chacun fait selon ses goûts.

70% de la production part à l’exportation. Américains, Anglais, Allemands Scandinaves en sont amateurs. Les Russes sont absents du classement des dix premiers.

Au début du XXème siècle les producteurs souffrirent des contrefaçons nombreuses. Pour y échapper, en 1937, ils ont créé une bouteille somptueuse: la tiare papale au dessus des clés de St-Pierre est gravée dans le verre. Ces symboles entourent l’appellation Château-Neuf du pape contrôlée. Le coût en est le double de celui d’une bouteille ordinaire. C’est à l’acheteur de choisir.

Le TGV a mis Avignon à deux heures et demie de Paris. Chaque jour 16 trains desservent Avignon à partir de l’aéroport de Marseille et à partir de Marseille toujours, il faut une heure pour rallier Avignon en voiture. En période estivale, depuis 2013, l’Eurostar, train sous La Manche, qui relie Londres à Paris, dessert Avignon une fois par semaine. Londres-Avignon en 6 heures.

C’est peu si l’on se souvient que dans ces ruelles étroites du vieil Avignon, Pétrarque rencontra sa Laure.

Par Elena Iakounine, traduction Jacqueline Boyer

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